L’équation du bonheur

Littératures du monde
« Nous », de Evgueni Zamiatine
par Arnaud de Montjoye

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Lorsque, en 1920, Evgueni Zamiatine écrit Nous, la première dystopie du XXe siècle, il ne sait pas qu’il ouvre un vaste territoire qu’exploreront d’autres écrivains comme Aldous Huxley, George Orwell, Arthur Koestler, Ira Levin… Cet ingénieur naval, bolchevique dès 1905 et tôt familier des tribunaux tsaristes, est, à la trentaine, un auteur réputé. À « l’hiver joyeux et terrible 17-18, quand tout s’est mis en branle, a cinglé vers l’inconnu », il met son talent au service de la révolution et devient un acteur majeur de l’effervescente vie littéraire. Mais il ne tarde pas à considérer que l’esprit « libertaire » de 1917 a été confisqué par d’« aimables fonctionnaires ». Alors, comme pour conjurer faillite et trahison des idéaux, il crée cette contre-utopie d’un monde parfait, instauré, six siècles après notre ère, par « l’État Unitaire », où règne le « bonheur mathématiquement infaillible ».

Dirigés par le Bienfaiteur, les hommes, ou plutôt les « numéros », car il n’y a plus de noms, ont enfin accédé à la « Raison ». Rien ne manque, tout est régulé : travail, activité sexuelle, repas, repos, sans oublier deux « heures privatives » par jour. Les anciens maîtres, l’amour et la faim, ont été vaincus, le premier par la Lex sexualis (« Tout Numéro a droit — en tant que bien sexuel — à tout autre Numéro »), la seconde par la production de nourriture à base de pétrole. Et chacun vit avec tous, dans des appartements aux murs de verre. Une transparence perpétuelle et absolue, garante de l’orthodoxie et symbole de l’unité.

C’est avec enthousiasme que D-503, le constructeur de l’Intégrale, un vaisseau spatial destiné à soumettre les populations extraterrestres au joug de la Raison, commence à rédiger des notes « célébrant la beauté et la grandeur de l’État ». Jusqu’au jour où, lors d’une promenade avec O-90, sa gentille partenaire dont la taille inférieure à la Norme maternelle lui interdit de procréer, il rencontre I-330, « fine, dure, flexible et ferme comme une cravache ». Une jeune femme dont le visage « en X » est comme une équation inconnue qui bouleverserait la sagesse mathématique et ainsi corroderait l’intégrité du système.

C’est elle qui servira de révélateur : car, au prisme du désir, toutes les constructions rationnelles s’effondrent, laissant dès lors passer rêves, émotions, sentiments. Toutes manifestations relevant de la maladie et donc susceptibles d’entraîner une condamnation à mort. D-503 découvre que la stabilité de l’État ne repose que sur la certitude que l’histoire est finie, que la révolution dont il est issu « était la dernière » et que, si la dissidence ne l’emporte pas, tous subiront la « Grande Opération », dernière invention de la « Science de l’État » : l’ablation de l’imagination… La fin, moins pessimiste que celle du 1984 d’Orwell, puisque Nous se termine sur une insurrection, est néanmoins cruelle pour D-503, qui, opéré, assiste sans broncher et sans la reconnaître à l’exécution d’I-330.

Ce roman sera publié à l’étranger, notamment en France par Gallimard sous le titre Nous autres, en 1929, et qualifié d’« infect pamphlet contre le socialisme » dans l’Union soviétique de Joseph Staline. Zamiatine, appuyé par Maxime Gorki, obtiendra l’autorisation de partir. En 1932, il s’installera à Paris, où il mourra quelques années plus tard, après avoir écrit le scénario du film de Jean Renoir Les Bas-Fonds.
Arnaud de Montjoye
Source: https://www.monde-diplomatique.fr/2017/06/MONTJOYE/57574

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