Les femmes s’invitent en politique

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‘En signe de solidarité, à Paris, une poignée de femmes se rendent à l’Arc de triomphe pour y déposer une gerbe en l’honneur de la femme du soldat inconnu, « encore plus inconnue que lui »’.

‘La hiérarchie, les luttes de pouvoir, le dogmatisme, le sectarisme leur ont laissé un souvenir pénible’.

Dans le sillage de Mai 68, le féminisme français se métamorphose : de nouvelles organisations apparaissent, plus radicales, qui articulent les oppressions sociale et sexuelle, réclament l’égalité avec les hommes et défendent la liberté des femmes à disposer de leur corps. Accusées d’être des « excitées » ou des « hystériques », les militantes des années 1970 sont parvenues à conquérir de précieux droits.
par Mona Chollet

ux Etats-Unis, ce 26 août 1970 marque le cinquantième anniversaire du suffrage féminin. Vingt mille manifestantes défilent à New York ; les Américaines, en grève, réclament une complète égalité des droits. En signe de solidarité, à Paris, une poignée de femmes se rendent à l’Arc de triomphe pour y déposer une gerbe en l’honneur de la femme du soldat inconnu, « encore plus inconnue que lui ».

Avec le meeting houleux tenu à l’université de Vincennes au printemps de la même année, puis, à l’automne, la manifestation devant la prison de femmes de la Petite-Roquette ou la perturbation des états généraux du magazine Elle, ce coup d’éclat est l’une des flammèches qui vont produire ce que la presse baptisera d’abord, sur le modèle américain (Women’s Liberation Movement), le Mouvement de libération de la femme. Celles qui y prennent part se contenteront de convertir en pluriel (« des femmes », comme en anglais) ce singulier qui renvoie à un archétype unique. Mais le MLF, myriade de groupes à la composition toujours mouvante, n’aura jamais d’existence formelle. Du moins pas avant qu’en 1979 Antoinette Fouque, dont le groupe Psychanalyse et politique ne représente qu’un courant parmi d’autres, ne dépose la « marque » MLF : un geste contraire à l’esprit du mouvement, qui révoltera les autres militantes.
Une « espèce d’illumination »

En Mai 68, dans la Sorbonne occupée, on ne comptait qu’un groupe féministe : FMA (Féminin Masculin Avenir, devenu plus tard Féminisme Marxisme Action), créé par Anne Zelensky et Jacqueline Feldman. Mais le MLF est bien un rejeton de 1968. Il se construit à la fois dans le sillage de la gauche radicale – par son désir de rassembler des femmes de toutes les classes sociales – et contre elle : nombreuses sont celles qui ont mal vécu de jouer les « gentilles secrétaires de messieurs les militants ». La hiérarchie, les luttes de pouvoir, le dogmatisme, le sectarisme leur ont laissé un souvenir pénible.

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Dans une « espèce d’illumination », comme le dit l’une d’elles, Cathy Bernheim, elles découvrent l’euphorie de faire de la politique avec ce qui les touche au plus près. Elles mettent en cause le piège du mariage, l’assignation à la procréation et aux tâches domestiques, l’interdiction d’avorter, la répression de l’homosexualité. « Le privé est politique », clame l’un de leurs slogans.

Les images d’époque filmées en vidéo par Carole Roussopoulos (Debout !, Y a qu’à pas baiser…) en témoignent : le mouvement est désordonné, joyeux, drôle, insolent, rétif à toute autorité. Ce féminisme dit « de la deuxième vague » (la première étant celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, en faveur du droit de vote) produit une réflexion théorique solide : les filles du baby-boom sont les premières à accéder en masse à l’université. Elles sont rejointes par d’autres, plus âgées.

Dans une « espèce d’illumination », comme le dit l’une d’elles, Cathy Bernheim, elles découvrent l’euphorie de faire de la politique avec ce qui les touche au plus près. Elles mettent en cause le piège du mariage, l’assignation à la procréation et aux tâches domestiques, l’interdiction d’avorter, la répression de l’homosexualité. « Le privé est politique », clame l’un de leurs slogans.

Les images d’époque filmées en vidéo par Carole Roussopoulos (Debout !, Y a qu’à pas baiser…) en témoignent : le mouvement est désordonné, joyeux, drôle, insolent, rétif à toute autorité. Ce féminisme dit « de la deuxième vague » (la première étant celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, en faveur du droit de vote) produit une réflexion théorique solide : les filles du baby-boom sont les premières à accéder en masse à l’université. Elles sont rejointes par d’autres, plus âgées.

250 à 300 femmes mouraient chaque année des suites d’avortements clandestins.

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Le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) œuvra à la légalisation de l’IVG en France. Il se fractionna en 1975, après le vote de la loi Veil.
© Coll. Dixmier/Kharbine-Tapabor.

En 1967, la loi Neuwirth a autorisé la vente de contraceptifs. Le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) sera la grande revendication de ces années-là : à l’époque, entre 250 et 300 femmes meurent chaque année des suites d’avortements clandestins. En avril 1971, Le Nouvel Observateur – dont la rédaction s’est féminisée à la fin des années 1960 – publie le « manifeste des 343 » : des femmes, anonymes ou célèbres, y déclarent avoir avorté. Pour la première fois, les principales intéressées revendiquent le droit à « disposer de leur corps », alors que jusqu’ici l’IVG était une affaire d’hommes : médecins, juristes, théologiens, politiciens.

A l’automne 1972, c’est le procès de Bobigny : Gisèle Halimi défend une adolescente de 16 ans qui a avorté à la suite d’un viol et a été dénoncée par son violeur. Sont également jugées sa mère et la « complice » qui a pratiqué l’intervention. L’avocate transforme le procès en tribune politique, faisant témoigner des personnalités comme l’écrivaine Simone de Beauvoir, l’actrice Delphine Seyrig ou le poète et député Aimé Césaire. Elle obtient la relaxe pour la jeune fille et le sursis pour la docteure. S’ensuivent des mois d’agitation : dans toute la France, des groupes mixtes s’organisent pour pratiquer des avortements clandestins dans de bonnes conditions. Porté par Simone Veil, ministre de la santé, qui ne vacille pas malgré la violence des attaques, le projet de loi autorisant l’IVG est voté à l’Assemblée nationale fin 1974.

Mona Chollet
Cheffe d’édition au Monde diplomatique. Auteure de Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Zones, 2012.

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