Le magicien et les vétérans

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‘(…) cet octogénaire qui vit à New York après un long séjour en France flirte en permanence avec l’ange du bizarre’.

Littératures du monde
Le magicien et les vétérans

« Cris de guerre Avenue C », de Jérôme Charyn
par Hubert Prolongeau

Le Monde diplomatique
Le magicien et les vétérans

On n’en finit pas de redécouvrir Jerome Charyn, écrivain américain majeur pourtant plus célébré en Europe que chez lui. Connu surtout pour ses romans mettant en scène le superpolicier juif new-yorkais Isaac Sidel (Zyeux-Bleus, Marilyn la Dingue, Isaac le mystérieux…, publiés par Gallimard en « Série noire »), cet octogénaire qui vit à New York après un long séjour en France flirte en permanence avec l’ange du bizarre. Ses intrigues sont prétextes à l’accumulation de digressions, à l’invasion de dizaines de personnages délirants. « Il avait les doigts bruns. Il aimait se rouler du tabac dans la main. Il allumait une cigarette, en tirait une bouffée, puis il déchirait le papier, comme s’il dépouillait un animal vivant. Tel était Nika Nikolayevich Troubnoy. Il avait toutes les caractéristiques d’un poète, tics, doigts bruns, les yeux exsangues, mais Prof aurait juré que ce Troubnoy n’avait jamais écrit la moindre ligne. Il faisait trop poète pour se soucier de poésie. » Michel Lebrun disait de Charyn, dans la revue Polar : « C’est un Pagnol juif de Brooklyn qui aurait eu Groucho Marx pour professeur. » De cette quête de l’étrange, ce roman, publié en 1985 aux États-Unis, est sans doute l’un des plus beaux exemples.

Charyn l’a écrit quand, pris d’empathie pour les soldats américains perdus dans les rets d’une guerre du Vietnam qu’ils ne voulaient pas faire et dans un pays qu’ils ne comprenaient pas, tout en essayant d’en faire un petit coin d’Amérique, il a eu l’idée de transposer le conflit dans Alphabetville, le quartier le plus dangereux de New York. « Les Avenues A, B, C et D forment une espèce d’appendice crasseux du Lower East Side de Manhattan : ces îlots à initiale sont devenus territoire indien, le pays du meurtre et de la cocaïne. » Dans cet univers, des milices d’adolescents font régner l’ordre. À leur tête se trouve une femme, Sarah Saigon, qui a connu l’aventure militaire du Vietnam comme infirmière. Avec Howie, son grand amour d’enfance, elle tente de trouver sa voie dans un monde que côtoient aussi une baronne française, un vétéran fortement traumatisé, un ancien dompteur d’ours, des agents secrets qui ne savent plus très bien eux-mêmes s’ils sont doubles ou triples et de nombreux truands.

Charyn semble ne s’être laissé mener par aucune règle dans ce roman, que son compatriote John Irving, grand admirateur, juge à juste titre comme « le plus fou » de ses livres, plus proche de Catch 22, de Joseph Heller, ou du Putain de mort de Michael Herr que de la « série noire »… Dans ce texte, le seul où il évoque la guerre, le Vietnam est présent partout, comme une gangrène qui aurait déjà rongé un membre promis à l’amputation, et cette zone perdue de New York n’en est plus que le miroir. Là où d’autres les polissent, Charyn crache les mots comme des éclairs de rage. Il s’autorise toutes les figures de style, de l’allégorie à la répétition, de la description neutre à la métaphore hardie. Tout le livre a la fièvre. Les drogues, qui y sont largement consommées, créent un arrière-plan onirique dans lequel la plupart des héros vont se perdre. Cette écriture borderline, à deux doigts de sombrer dans l’incompréhensible, est à chaque fois retenue au bord du gouffre par un magicien qui teste ses limites en même temps qu’il pousse ses personnages.
Hubert Prolongeau

Source: http://www.monde-diplomatique.fr/2017/08/PROLONGEAU/57774

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